| Accueil >> Varia >> Livres >> La vie intellectuelle

[précédente] [suivante]

Chapitre 7: La préparation du travail (A)

A) La lecture

7.1) Lire peu

Travailler signifie apprendre et signifie produire: dans les deux cas il y faut une longue préparation. Car produire est un résultat, et pour apprendre, en matière ardue et complexe, il faut avoir traversé le simple et le facile: «Par les ruisseaux, non tout de suite, il faut aller à la mer», nous dit saint Thomas.

Or, la lecture est le moyen universel d'apprendre, et c'est la préparation immédiate ou lointaine de toute production.

On ne pense jamais isolément; on pense en société, en collaboration immense; on travaille avec les travailleurs du passé et ceux du présent. Tout le monde intellectuel peut être comparé, grâce à la lecture, à une salle de rédaction ou à un bureau d'affaires: chacun trouve dans le voisinage l'initiation, l'aide, le contrôle, le renseignement, l'encouragement qu'il lui faut.

Savoir lire et utiliser ses lectures est donc pour l'homme d'étude une nécessité primordiale, et plût à Dieu que l'inconscience coutumière ne l'oubliât point!

La première règle est celle-ci: Lisez peu. Je ne conseille pas de se réduire arbitrairement: tout ce qui précède protesterait contre une telle interprétation. Nous voulons nous former un esprit large, pratiquer la science comparée, garder devant nous l'horizon ouvert: cela ne va pas sans beaucoup de lectures. Mais beaucoup et peu ne s'opposent que sur le même terrain. Il faut ici beaucoup absolument, parce que l'oeuvre est vaste; mais peu, relativement au déluge d'écrits dont la moindre spécialité encombre aujourd'hui les bibliothèques et les âmes.

Ce que l'on proscrit, c'est la passion de lire, l'entraînement, l'intoxication par excès de nutrition spirituelle, la paresse déguisée qui préfère une facile fréquentation à un effort.

La passion de la lecture, dont beaucoup s'honorent comme d'une précieuse qualité intellectuelle, est à la vérité une tare; elle ne diffère en rien des autres passions qui accaparent l'âme, y entretiennent le trouble, y lancent et y entre-croisent des courants confus et en épuisent les forces.

Il faut lire intelligemment, non passionnément. Il faut aller aux livres comme une ménagère se rend aux halles, une fois réglés ses menus du jour conformément aux lois de l'hygiène et d'une sage dépense. L'esprit de la ménagère au marché n'est pas celui qu'elle aura, le soir, au cinématographe. Il ne s'agit pas de se griser, de s'éblouir, mais de régir une maison et de la faire bien vivre.

La lecture désordonnée engourdit l'esprit, elle ne le nourrit pas; elle le rend peu à peu incapable de réflexion et de concentration, par suite de production; elle l'extériorise au dedans, si l'on peut ainsi dire, et le rend esclave de ses images mentales, de ce flux et reflux dont il s'est fait l'ardent spectateur. Une telle ivresse est un alibi; elle dépossède l'intelligence et ne lui permet plus que de suivre à la trace les pensées d'autrui et de se livrer au courant des mots, des développements, des chapitres, des tomes.

Les petites excitations permanentes ainsi provoquées ruinent les énergies, comme une constante vibration use l'acier. Nul vrai travail à attendre du grand liseur, après qu'il s'est surmené les yeux et les méninges; il est, spirituellement, en état de céphalalgie, alors que le sage travailleur, gardant la possession de lui-même, calme et léger, ne lit que ce qu'il veut retenir, ne retient que ce qui doit servir, organise son cerveau et ne le malmène point par un bourrage absurde.

Allez donc plutôt dehors, lire au livre de la nature, respirer un air frais, vous détendre. Après l'activité voulue, organisez la distraction voulue, au lieu de vous livrer à un automatisme qui n'a d'intellectuel que sa matière, qui en lui-même est aussi banal qu'une glissade sur une pente ou une escalade sans but.

On parle de se tenir «au courant», et sans doute un intellectuel ne peut ignorer le genre humain, ni surtout se désintéresser de ce qui s'écrit dans le monde de sa spécialité; mais prenez garde que le «courant» n'entraîne chez vous toutes les disponibilités laborieuses et, au lieu de vous porter en avant, ne vous immobilise. On n'avance qu'en ramant de sa personne; nul courant ne peut vous mener là où vous tendez. Faites vous-même votre route, et ne vous engagez pas dans tous les sillages.

La réduction doit surtout porter sur les lectures les moins substantielles et les moins sérieuses. Vous empoisonner de romans, il n'en est pas question. Un, de temps en temps, pour vous délasser et ne pas négliger une gloire littéraire, soit; mais c'est une concession; car la plupart des romans ébranlent et ne délassent guère; ils agitent et désorientent les pensées.

Quant aux journaux, défendez-vous contre eux avec une énergie que rendent indispensable et la constance et l'indiscrétion de leurs attaques. Il faut savoir ce que les journaux contiennent; mais ils contiennent si peu! et il serait si facile de s'en informer sans s'installer en d'interminables séances paresseuses! En tout cas, il est des heures mieux adaptées à cette course aux nouvelles que l'heure du travail.

Un grand travailleur devrait se contenter, semble-t-il, de la chronique hebdomadaire ou bi-mensuelle d'une Revue, et quant au reste, se tenant aux écoutes, ne recourir aux quotidiens que s'il lui est signalé un article émérite ou un grave événement.

Je me résume à cet égard en disant: Ne lisez jamais quand vous pouvez vous recueillir; lisez uniquement, sauf aux moments de distraction, ce qui a rapport au but que vous poursuivez, et lisez peu, pour ne pas dévorer le silence.

7.2) Choisir

En ces premières remarques est déjà inclus le principe du choix. «Combien, disait Nicole, doit-on apporter de discernement à ce qui sert de nourriture à notre esprit et qui doit être la semence de nos pensées! Car ce que nous lisons aujourd'hui avec indifférence se réveillera dans les occasions et nous fournira, sans même que nous nous en apercevions, des pensées qui seront source de notre salut ou de notre perte. Dieu réveille les bonnes pensées pour nous sauver; le diable réveille les mauvaises pensées dont il trouve la semence en nous» [23].

Il faut donc choisir, ce qui signifie deux choses: choisir les livres et choisir dans les livres.

Choisir les livres. Ne pas en croire les réclames intéressées et les titres alléchants. Avoir des conseillers dévoués et experts. Ne s'abreuver qu'aux sources. Ne fréquenter que l'élite des penseurs. Ce qui ne se peut pas toujours en matière de relations personnelles est facile, et il faut en profiter, en matière de lectures. Admirer de tout son coeur ce qui le mérite, mais ne pas prodiguer son admiration. Dédaigner les ouvrages mal faits, qui sont probablement mal pensés.

Ne lire que de première main, là où brillent les idées maîtresses. Celles-ci sont peu nombreuses. Les livres se répètent, se diluent, ou bien se contredisent, ce qui est une autre façon de se répéter. À y regarder de près, les trouvailles de la pensée sont rares; le fond ancien, ou pour mieux dire le fond permanent en est le meilleur, il faut s'y appuyer pour communier vraiment avec l'intelligence de l'homme, loin des petites individualités balbutiantes ou querelleuses. La plupart des écrivains ne sont que des éditeurs; ce n'est pas rien, mais l'auteur m'appelle.

Donc, vous lirez sans parti pris ce qui s'écrit de bien; vous ferez la part de l'actualité; vous la ferez d'autant plus large qu'il s'agira d'information, de positivités en évolution ou en croissance; vous voulez être de votre temps; vous ne serez pas «un type archaïque». Mais n'ayez pas non plus la superstition du nouveau; aimez les livres éternels, qui disent les vérités éternelles.

Vous devrez choisir ensuite dans les livres, où tout n'est pas égal. Ne prenez pas pour cela une attitude de juge, soyez plutôt à l'égard de votre auteur un frère en la vérité, un ami, et un ami inférieur, puisque, sous certains rapports tout au moins, vous le prenez pour guide. Le livre est un aîné: il faut l'honorer, l'aborder sans orgueil, l'écouter sans prévention, supporter ses défauts, chercher le grain dans la paille. Mais vous êtes un homme libre; vous demeurez responsable: réservez-vous assez pour garder votre âme et au besoin la défendre.

«Les livres sont les ouvrages des hommes, dit encore Nicole, et la corruption de l'homme se mêle dans la plupart de ses actions, et comme elle consiste dans l'ignorance et dans la concupiscence, presque tous les livres se ressentent de ces deux défauts» [24]. Filtrer, afin d'épurer, est donc souvent nécessaire au cours d'une lecture. Pour cela, se confier à Dieu et au meilleur soi-même, au soi-même qui est fils de Dieu et en qui un instinct du vrai, un amour du bien servira de sauvegarde.

Souvenez-vous d'ailleurs que pour une part un livre vaut ce que vous valez, vous, et ce que vous le faites valoir. Leibniz utilisait tout; saint Thomas a dérobé aux hérétiques et aux paganisants de son époque une foule de pensées, il n'a pâti d'aucune. Un homme intelligent trouve partout de l'intelligence, un sot projette sur tous les murs l'ombre de son front étroit et inerte. Choisissez de votre mieux; mais tâchez que tout soit bon, large, éveillé au vrai, prudent et progressif, parce que vous l'aurez été vous-même.

7.3) Quatre espèces de lecture

Pour préciser un peu davantage, je distingue quatre espèces de lectures. On lit pour se former et devenir quelqu'un; on lit en vue d'une tâche; on lit pour s'entraîner au travail et au bien; on lit pour se distraire. Il y a des lectures de fond, des lectures d'occasion, des lectures d'entraînement ou d'édification, des lectures de détente.

Tous ces genres de lectures doivent profiter de nos observations; chacune présente aussi ses exigences particulières. Les lectures de fond veulent la docilité, les lectures d'occasion la maîtrise, les lectures d'entraînement l'ardeur, les lectures de détente la liberté.

Quand on se forme et qu'on doit presque tout acquérir, l'heure n'est pas aux initiatives. Qu'il s'agisse d'une première formation, d'une culture d'ensemble, ou qu'on aborde une nouvelle discipline, un problème jusque-là négligé, les auteurs consultés à cette fin doivent être crus plus que critiqués, et suivis dans leur propre marche plus qu'utilisés selon les vues du lecteur. Être trop tôt un agissant nuit à l'acquisition; il est sage de se plier d'abord. «Il faut croire à son maître», dit saint Thomas, répétant Aristote. Lui-même a cru et s'en est bien trouvé.

II ne s'agit nullement de se livrer à l'aveugle; un noble esprit ne s'enchaîne pas; mais comme l'art du commandement ne s'apprend que dans l'obéissance, ainsi la maîtrise de la pensée ne s'obtient que par la discipline. Une attitude de respect, de confiance, de foi provisoire, tant qu'on n'a pas en main toutes les normes du jugement, c'est une nécessité tellement évidente que seuls les fats et les présomptueux s'y dérobent.

Personne n'est infaillible; mais l'élève l'est beaucoup moins que le maître, et s'il refuse la soumission, pour une fois qu'il aura raison, vingt fois il esquivera le vrai et se rendra victime d'apparences. Au contraire, la créance et une passivité relative, en accordant au maître quelque chose de ce qui est dû à la vérité, profitent à cette dernière et permettent à la fin d'utiliser même les insuffisances et même les illusions du docteur. On ne sait ce qui manque à un homme qu'en supputant sa richesse.

Auparavant, il sera d'une élémentaire sagesse de choisir entre mille les guides à qui l'on veut ainsi se confier. Le choix d'un père intellectuel est toujours sérieux. Nous avons conseillé saint Thomas pour les hautes doctrines: on ne peut s'y renfermer; mais trois ou quatre auteurs à connaître à fond pour la culture générale, trois ou quatre autres pour la spécialité et un nombre à peu près égal pour chaque problème qui se pose, c'est tout le nécessaire. On recourra à d'autres sources pour s'informer non pour se former, et l'attitude d'esprit ne sera plus pareille.

Elle sera même inverse à certains égards; car celui qui s'informe, qui veut utiliser n'est plus dans un état de pure réceptivité, il a son idée à lui, son plan; l'oeuvre consultée lui devient une servante. Une dose de soumission est toujours requise; mais elle s'adresse alors au vrai plus qu'à l'écrivain, et si elle concerne celui-ci, elle lui accorde une foi qui ménage peut-être ses conclusions, qui n'emboîte plus le pas à sa marche.

Ces questions d'attitude ont beaucoup d'importance; car consulter comme on étudie, c'est perdre du temps, et étudier en esprit de consultation, c'est demeurer son seul maître et perdre le bénéfice de formation que vous offrait un initiateur.

Celui qui lit en vue d'un travail a l'esprit dominé par ce qu'il prétend faire; il ne se plonge pas dans le flot, il y puise; il se tient sur la rive, garde sa liberté de mouvements, renforce à chaque emprunt son idée propre, au lieu de la noyer dans l'idée d'autrui, et sort de sa lecture enrichi, non dépossédé, ce qui aurait lieu si la fascination de la lecture nuisait au parti pris d'utilisation qui la justifiait.

À l'égard des lectures d'entraînement, le choix, outre nos règles générales, doit faire appel à l'expérience de chacun. Ce qui vous a réussi a chance de vous réussir encore. Une influence peut s'user à la longue, mais elle commence par se renforcer; l'habitude l'avive; une pénétration plus intime l'acclimate en nous; l'association des idées et des sentiments attache à telle page des états d'âme qui font retour avec elle.

Avoir ainsi dans les moments de dépression intellectuelle ou spirituelle ses auteurs favoris, ses pages entraînantes, les tenir sous la main, toujours prêts à vous inoculer leur bonne sève, c'est une ressource immense. J'en sais que la péroraison de l'Oraison funèbre du Grand Condé a relancés pendant des années toutes les fois que leur verve était en souffrance. D'autres, au spirituel, ne résistent pas au Mystère de Jésus de Pascal, à une Prière de saint Thomas, à tel chapitre de l'Imitation du Christ ou à telle parabole. Que chacun s'observe, note ses réussites, classe tout près de lui ses Remèdes pour les maladies de l'âme et ne craigne pas de revenir, jusqu'à épuisement, au même cordial ou au même antidote.

Que s'il s'agit de détente, l'importance du choix paraît beaucoup moindre; elle l'est en effet relativement; mais qu'on ne croie pas indifférent de se distraire à ceci ou à cela, quand le but est de revenir dans les plus sûres conditions à ce qui est votre raison d'être. Certaines lectures ne vous détendent pas assez; d'autres vous détendent trop, aux dépens du recueillement qui doit suivre; d'autres peuvent vous dévoyer, je l'entends au sens étymologique, c'est-à-dire vous pousser hors de vos chemins.

Je sais quelqu'un qui se distrayait d'un travail ardu dans l'Histoire de la philosophie grecque, de Zeller: c'était une distraction, mais insuffisante [25]. D'autres lisent des histoires pimentées ou fantastiques qui les dissocient; d'autres se livrent à des tentations qui découragent leur travail et nuisent à leur âme. Tout cela est mauvais. Si les livres sont serviteurs, comme les objets à l'usage de nos vies, ceux-là surtout doivent se subordonner qui n'ont à louer qu'un rôle accessoire. N'allez pas vous sacrifier à votre éventail.

Beaucoup de penseurs ont trouvé un allégement et un attrait habituels dans les récits de voyages et d'explorations, dans la poésie, la critique d'art, la comédie lue à domicile, les mémoires. Chacun a ses goûts et le goût est ici la chose capitale. Une seule chose, selon saint Thomas, repose véritablement: la joie; essayer de se distraire dans l'ennui ne serait qu'un leurre.

Lisez ce qui vous plaît, ce qui ne vous entraîne pas trop, ce qui ne vous nuit en aucune façon, et puisque, même vous distrayant, vous êtes un consacré, ayez l'intelligence de lire, à égalité d'utilité reposante, ce qui vous sera utile d'une autre façon, vous aidant à vous compléter, à vous orner l'esprit, à être homme.

7.4) Le contact des génies

Je veux parler spécialement, y attachant une importance extrême pour la conduite de l'esprit et de la vie, de l'utilisation des grands hommes. Le contact des génies est une des grâces de choix que Dieu accorde aux penseurs modestes; on devrait s'y préparer comme on le doit pour l'oraison d'après l'Écriture, comme on se recueille et se met en état de respect quand on aborde un grand personnage ou un saint.

Nous pensons trop peu au privilège de cette solidarité qui multiplie la joie et l'utilité de vivre, qui élargit le monde et nous en rend le séjour plus noble et plus cher, qui renouvelle pour chacun la gloire d'être homme, d'avoir l'esprit ouvert aux mêmes horizons que les grands êtres, de vivre haut et de fonder, avec ses pareils, avec ses inspirateurs, une société en Dieu.

Nous nommer de temps en temps ceux qui brillent d'un spécial éclat dans le firmament de l'intelligence, c'est feuilleter nos titres de noblesse, et cet orgueil a la beauté et l'efficacité d'un orgueil de fils à l'égard d'un père illustre ou d'une grande lignée.

Si vous êtes littérateur, ne goûtez-vous pas le bienfait d'avoir derrière vous Homère, Sophocle, Virgile, Dante, Shakespeare, Corneille, Racine, La Fontaine, Pascal? Si vous êtes philosophe, vous passeriez-vous de Socrate, de Platon, d'Aristote, de saint Thomas d'Aquin, de Descartes, de Leibnitz? Savant, savez-vous bien ce que vous devez à Archimède, à Euclide, à Aristote encore, à Galilée, à Képler, à Lavoisier, à Darwin, à Claude Bernard, à Pasteur? Homme religieux, pensez à l'appauvrissement de toutes les âmes, si elles n'avaient, après saint Paul, saint Augustin, saint Bernard, saint Bonaventure, l'auteur de l'Imitation du Christ, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse, Bossuet, saint François de Sales, Newman.

La communion des saints est le support de la vie mystique; le Banquet des Sages, éternisé par notre culte et notre assiduité, est le réconfort de la vie intellectuelle. Cultiver la faculté de l'admiration et en conclure la fréquentation constante des penseurs illustres, c'est le moyen non d'égaler ce qu'on honore, mais de s'égaler, soi, et c'est là, je le redis, l'objectif à envisager et à poursuivre.

Le contact des génies nous procure comme bénéfice immédiat un exhaussement; par leur seule supériorité, ils nous gratifient avant même de nous rien apprendre. Ils nous donnent le ton, ils nous accoutument à l'air des sommets. Nous nous mouvions dans une basse région: ils nous ramènent d'un coup à leur atmosphère. Dans ce monde de pensée haute, le visage de la vérité paraît se dévoiler; la beauté brille; le fait que nous suivons et comprenons ces voyants donne à songer que nous sommes après tout de même race, que l'Âme universelle est en nous, l'Âme des âmes, l'Esprit auquel il suffirait de s'adapter pour éclater en discours divins.

Quand le génie parle, nous le trouvons volontiers tout simple; il exprime l'homme et son écho se fait entendre en nous. Lorsqu'il se tait, ne pourrons-nous pas continuer sur le même mode et achever la période écourtée? Hélas non! Dès qu'il nous laisse nous sommes rendus à l'impuissance première, nous balbutions; mais nous savons que la vraie parole existe, et nos balbutiements ont déjà un accent nouveau.

Écoutez certains préludes de Bach. Ils vous disent peu de chose: une brève modulation qui se reprend, des variations insistantes, d'un relief aussi peu accentué que celui d'une médaille de Roty. Mais quel niveau d'inspiration! Dans quel monde inconnu ne sommes-nous pas transportés! Y demeurer et s'y mouvoir soi-même librement, ce serait le rêve! Tout au moins nous pourrons y remonter en souvenir, et quel bienfait que cette possibilité d'ascension qui nous éloigne des futilités, nous affine et nous aide à juger comme il convient les feux d'artifice puérils dont se composent si souvent les fêtes de l'esprit.

Quand ensuite le génie nous fournit des thèmes, nous livre des vérités, explore pour nous les régions mystérieuses et parfois, comme un Thomas d'Aquin ou un Goethe, nous montre concentré en une seule personne des siècles de culture: que ne lui devons-nous pas? Le grand penseur nous donne droit sur les domaines qu'il a conquis et défrichés, qu'il a ensemencés et cultivés. À l'heure de la moisson, il nous appelle.

La société des intelligences est toujours étroite: la lecture l'élargit; nous ouvrons sur la page géniale un regard implorateur qui n'est point déçu; on nous secourt, on nous ouvre des voies; on nous rassure; on nous initie; le travail de Dieu dans les esprits rares est porté en compte à notre avantage comme au leur; nous grandissons par eux; nous sommes enrichis d'eux; le géant porte le nain et l'ancêtre offre un héritage. N'allons-nous pas profiter de cet accroissement? Nous le pouvons: l'attention et la fidélité y sont seules requises.

Le génie nous renouvelle tout. C'est le don par excellence de ce voyant de présenter à la pensée sous un jour inconnu, au coeur d'un système de relations qui pour ainsi dire la recrée, la réalité qui était là, évidente, et que nous ne voyions pas.

Tout l'infini de la pensée est derrière chaque fait; mais nous attendons que la perspective se dégage; seul le génie avance, écarte les voiles et nous dit: Viens. La science consiste à voir au dedans: le génie voit au dedans; il fréquente dans l'intime des êtres, et grâce à lui, l'être même nous parle, au lieu de nos faibles et douteux échos.

Le génie simplifie. La plupart des grandes découvertes sont de soudaines et fulgurantes concentrations. Les grandes maximes sont de multiples expériences condensées. Le trait sublime, en peinture, en musique, en architecture, en poésie est un jaillissement qui contient et unifie des valeurs jusque-là disséminées et indécises.

Un grand homme, parce qu'il reflète la commune humanité, en réduit les acquisitions à l'essentiel, comme Léonard de Vinci synthétisait en un seul moment les expressions changeantes du modèle. La ligne égyptienne appliquée à tout, c'est le génie, et sa riche simplicité compose notre faste.

Le génie nous stimule et nous donne confiance. L'émotion qu'il provoque est l'aiguillon des ardentes initiatives, le révélateur des vocations et le remède des timidités inquiètes. Une impression de sublimité est dans notre âme comme un lever de soleil. La sagesse éprouvée dans ses héros nous fait à nous aussi ses invites secrètes, et quel bonheur de se dire: Elle est aussi en moi.

Il n'est peut-être pas vrai que les grands hommes reflètent seulement leur siècle; mais il est vrai qu'il reflètent l'humanité, et tout membre de cette humanité en a sa part de gloire. Les penseurs médisants auront beau faire, ils auront tort en face du genre humain, du fait des génies, autant que les Juifs en face de Jésus quand ils disaient: «Quelque chose de bon peut-il venir de Nazareth?» Oui, quelque chose de bon peut venir de ce pauvre monde, puisqu'un Platon en vient. Un grand homme ne serait rien, s'il n'était, par ses ressources et par l'emploi qu'il en fait, un fils de l'Homme. Or la souche qui le porte n'est pas affaiblie; ceux qui reçoivent la même sève peuvent toujours espérer grandir et porter, eux aussi, des fleurs immortelles.

Il n'est pas jusqu'à leurs erreurs, qui chez les grands, ne puissent contribuer au bénéfice que nous attendons de leur commerce. Nous avons à nous défendre contre eux; leur force parfois s'égare; soit l'exagération d'un point de vue, soit tel autre entraînement les emporte loin de la rectitude. Pourtant, il n'en est point qui en dépit de ses aberrations ne fasse toucher à un esprit averti les fondements éternels de la science et les secrets de la vie.

Leurs erreurs ne sont pas des erreurs vulgaires; ce sont des excès; la profondeur et l'acuité de vision n'en sont pas absentes; en les suivant avec précaution, on est sûr d'aller loin et l'on peut se préserver de leurs faux pas. «Pour ceux qui aiment Dieu, tout tourne bien», dit l'Apôtre; pour ceux qui sont fixés dans la vérité, tout peut être utile. Ayant formé notre esprit à bonne école, gardant bien ajustés et bien fermes nos cadres de pensée, nous pouvons espérer grandir au contact des erreurs géniales. Dans ce péril, pourvu qu'on ne s'y expose pas indiscrètement, il y a encore une grâce; une sphère nouvelle nous est révélée; une face du monde nous est montrée, peut-être avec trop d'exclusivité, mais avec puissance; l'animation procurée à notre esprit lui demeurera acquise; les approfondissements exigés par la résistance même nous affermissent; nous serons mieux formés, mieux gardés, pour avoir couru sans y succomber ces sublimes risques.

Saint Thomas, dont je m'inspire ici, conclut de ces observations que nous devons de la reconnaissance même à ceux qui nous ont ainsi tentés, si à leur occasion et par leur fait nous avons progressé en quelque chose. Directement, nous ne sommes débiteurs que du vrai; mais indirectement, nous devons à ceux qui errent le surcroît de formation que nous procure, grâce à eux, la Providence [26].

Mesurez ce que l'Église doit aux hérésies et la philosophie à ses grands litiges. S'il n'y avait eu Arius, Eutichès, Nestorius, Pélage, Luther, le dogme catholique ne serait pas constitué. Si Kant n'avait pas ébranlé les fondements de la connaissance humaine, la critériologie serait encore dans l'enfance, et si Renan n'avait pas écrit des origines chrétiennes, le clergé catholique serait bien loin de la formation historique et exégétique dont il est pourvu.

Ce qui est vrai collectivement est vrai individuellement. On doit apprendre à bien penser surtout au contact des sages; mais la folie elle-même porte un enseignement; celui qui échappe à sa contagion en extrait une force. «Celui qui trébuche sans tomber fait un plus grand pas.»

7.5) Concilier, au lieu d'opposer

Une condition essentielle pour profiter des lectures, soit courantes, soit géniales, c'est de tendre toujours à concilier ses auteurs, au lieu de les opposer. L'esprit critique a ses applications; on peut avoir à démêler des opinions et à classer des hommes; la méthode par contraste est alors utilisable et demande seulement à n'être pas forcée. Mais s'il s'agit de formation, d'utilisation personnelle où même d'exposition doctrinale, il en va tout autrement. Ce qui est intéressant alors, ce ne sont pas les pensées, mais les vérités, ce ne sont pas les combats des hommes, mais leur oeuvre et ce qui en demeure. S'éterniser sur des différences est donc vain; s'enquérir des points de contact, c'est la recherche féconde.

Saint Thomas nous donne ici un exemple admirable. Il s'est toujours efforcé de rapprocher les doctrines, de les éclairer et de les compléter l'une par l'autre. Aristotélicien, il s'appuie de Platon; sans être augustinien, il fait d'Augustin sa nourriture constante; lui qui déclare Averroès un dépravateur du péripatétisme, ne l'appelle pas moins un sublime esprit (Praeclarum Ingenium) et le cite à tout propos. Quand il commente, il sollicite au besoin le texte au profit de sa plus pure vérité ou de sa plus grande richesse, disant ce qu'il y faut voir, fermant les yeux charitablement à ce qui s'y peut déceler de regrettable. Personne moins que lui ne ressemble à ces protes qui ne lisent que pour trouver des fautes d'impression.

Celui qui veut acquérir, dans le commerce des auteurs, non des aptitudes de combat, mais de la vérité et de la pénétration, doit y apporter cet esprit d'accommodement et de diligente récolte, l'esprit de l'abeille. Le miel se fait avec beaucoup de fleurs. Un procédé d'exclusion, d'élimination sommaire et de choix borné nuit infiniment à une formation. Une intelligence s'en trouve rétrécie. Au lieu de tout voir du point de vue de l'éternel, de l'universel, on tombe à l'esprit de coterie, aux commérages.

Il n'y a pas de commères que sur le pas des portes, il en est dans l'histoire de la philosophie, des sciences, de la théologie même, et beaucoup les imitent. Élevez-vous plus haut. Vous qui cherchez la vérité, prêt à reconnaître partout son visage, ne jetez pas l'un contre l'autre ses serviteurs, fussent-ils de ces «anges incomplets», génies partiels que le vrai a visités sans y élire sa demeure.

À l'égard surtout des très grands, c'est une sorte de profanation que de prendre une attitude querelleuse. Attristons-nous de leurs erreurs, mais ne les accablons pas; jetons des ponts, ne creusons pas de fossés entre leurs doctrines. Il y a une grande lumière dans la découverte des liaisons qui rattachent secrètement les idées et les systèmes les plus disparates. S'adonner à ce travail de reconstitution du vrai intégral à travers ses déformations est autrement fécond qu'une perpétuelle critique.

Au fond, si nous savons les utiliser, les grands hommes nous font tous communiquer avec les mêmes vérités essentielles. Je ne dis pas qu'ils les proclament tous, mais tous nous mettent dans leur perspective, nous y conduisent ou nous y poussent invinciblement. Ils paraissent se combattre et diviser la science, désunir l'esprit humain; en réalité, ils convergent. Les colonnes du temple sèment leurs bases sur les dalles, s'écartent, se rangent en travées lointaines; mais elles poussent les arceaux l'un vers l'autre et, par de nombreuses nervures, elles finissent par former une seule voûte. Voir cet abri et vous y réfugier, c'est ce qui convient à votre appel, vous qui cherchez non le bruit, le choc des partis, la contention ou l'excitation factice de l'intelligence, mais la vérité seule.

7.6) S'approprier et vivre

Une dernière et capitale indication s'impose touchant les lectures. Le lecteur s'il doit être passif d'une certaine façon, afin de s'ouvrir à la vérité et de ne pas en gêner l'emprise, est pourtant invité à réagir sur ce qu'il lit afin de se l'approprier et d'en composer son âme. On ne lit que pour penser, on s'enrichit pour utiliser, on se nourrit pour vivre.

Nous avons condamné l'éternel liseur qui en arrive peu à peu à un débit machinal, à un automatisme savant qui n'est plus du vrai travail. Mais il n'est pas besoin d'être un grand liseur pour glisser à cette passivité. Beaucoup lisent comme on tricote. Livré à une sorte d'indolence, leur esprit assiste au défilé des idées et se tient là inerte,

Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler.

Le travail est pourtant une vie, la vie est une assimilation, l'assimilation une réaction de l'organisme vivant sur la nourriture. Il ne suffit pas de moissonner en son temps, de faire sa gerbe et à la fin de cuire son pain, il faut élaborer sa chair, car à cela seulement servent les blés superbes.

Celui qui apprend toujours peut ne s'instruire jamais, s'il ne change en sa propre substance ce qu'il a appris dans des fréquentations dociles. La docilité est vertueuse et nécessaire, elle ne suffit pas. «L'obéissance est à la base du perfectionnement», dit Auguste Comte; mais elle n'est pas le perfectionnement. Le génie qui nous instruit pourrait dire, comme son Inspirateur: «Je suis venu pour qu'ils aient la Vie et pour qu'ils l'aient plus abondante» (Jean, X, 10). Ce qui était vie en autrui ne sera-t-il en nous que comme une lampe éteinte?

Personne ne peut nous instruire sans nous. La lecture nous propose du vrai: nous avons à le faire nôtre. Ce n'est pas la marchande des halles qui nourrit mon corps. Ce que j'absorbe doit devenir moi: moi seul y puis suffire. «Par la doctrine, écrivait Boèce, l'esprit de l'homme est seulement excité à savoir» [27]. Saint Augustin avait dit avant lui: «Un homme n'est à l'enseignement que comme l'agriculteur à l'arbre» [28].

Saint Thomas, descendant plus profondément dans le cas, observe que la parole ou l'écriture n'atteignent même pas l'esprit; tout leur rôle, au moyen des sons et des signes, est de procurer à l'âme une matière. Le son résonne; la lumière vibre; nos sens perçoivent et communiquent le signal, et, par un mouvement inverse, ce signal, qui est issu de l'idée, a mission de provoquer une idée semblable. Mais en tout cela les esprits ne se rejoignent pas; les signaux de l'un n'arrivent qu'indirectement au contact de l'autre, et ce qui fait la science, ce n'est pas le système de signes à nous proposé, c'est le travail de notre propre raison sur ces signes.

Au fond, les propos de science qu'on nous tient demeurent aussi extérieurs à l'intelligence que les choses mêmes qu'il s'agit de connaître; ils ont seulement cet avantage de correspondre, en tant que signes, à des idées déjà élaborées et mises en ordre. Cela nous facilite la pensée, mais ne la supplée pas. L'enseignement ne nous fournit que des moyens d'agir spirituellement, comme la médecine offre à nos corps des moyens de se guérir; mais de même que nulle médecine n'a d'action sur un organisme inerte, nul enseignement ne vient à bout de l'esprit négligent.

En réalité, la nature se guérit elle-même, et l'esprit n'est éclairé que de sa propre lumière, à moins qu'on ne dise: de la lumière de Dieu infuse en lui selon la parole du Psaume: «La lumière de Ta face est imprimée sur nous, Ô Seigneur» (Ps. IV, 7.) Aussi Dieu est-il finalement notre seul Maître, lui qui nous parle au dedans, et c'est de lui avec nous que nous vient toute instruction; d'homme à homme, la pensée est strictement incommunicable [29].

Cette analyse pénétrante a des conséquences pratiques. Si l'idée ne nous parvient pas, si c'est en nous que nécessairement elle doit naître, faisons effort pour que la matière intellectuelle procurée par le livre, pour que ces signaux d'un muet interlocuteur nous élèvent vraiment à la pensée exprimée et même au delà, car une évocation, dans un esprit actif, devrait toujours en provoquer une autre.

Nous n'entrons dans l'intimité des génies qu'en participant à leur inspiration; les écouter du dehors, c'est se condamner à ne les pas entendre. Ce n'est ni avec les yeux, ni avec les oreilles qu'on entend une grande parole, c'est avec une âme au niveau de ce qui lui est révélé, avec une intelligence éclairée par une même lumière.

La source du savoir n'est pas dans les livres, elle est dans la réalité et dans la pensée. Les livres sont des poteaux indicateurs; la route est plus ancienne, et nul ne fait pour nous le voyage de la vérité. Ce que dit un écrivain n'est pas ce qui nous importe d'abord; il s'agit de ce qui est, et notre esprit se propose non de répéter, mais de comprendre, c'est-à-dire de prendre avec soi, c'est-à-dire d'absorber vitalement, et finalement, de penser par soi-même. La parole entendue, il faut, après l'auteur, grâce à lui peut-être, mais à la fin indépendamment de lui, obliger l'âme à se la redire. Il faut recréer à notre usage toute la science.

Le principal bénéfice de la lecture, tout au moins celle des grandes oeuvres, n'est d'ailleurs pas l'acquisition de vérités éparses, c'est l'accroissement de notre sagesse. L'éclosion de cette sagesse était le but premier de notre éducation; elle est celui de l'éducation que nous nous procurons à nous-mêmes. Sans elle, ce qui est introduit en nous serait de nul prix, ce serait le calque d'un livre, un autre livre, aussi inutile que le premier quand il était dans la bibliothèque. Il y a aussi en nous des volumes et de grands textes que nous ne lisons pas.

Quel abus, de voisiner avec les génies et de n'en tirer que des formules! Et comme cela se connaîtra, quand nous voudrons, en écrivant nous-mêmes, les utiliser! On a tôt fait de juger ce psittacisme et de constater qu'on n'a devant soi personne.

Utiliser vraiment, c'est inventer. Même quand on cite littéralement, si le passage cité est encastré dans un discours où il prend sa place exacte, qui lui-même est de niveau, qui appartient à la même coulée et résorbe l'emprunt dans son unité vivante, on est en cela original pour ainsi dire à l'égal du maître. En donnant gloire à autrui, on en reçoit une pareille. La citation est à vous comme les mots que vous fournit le dictionnaire et que pourtant vous créez, comme l'âme crée son corps.

Saint Thomas cite ainsi, ainsi Bossuet, ainsi Pascal. Et nous qui ne prétendons qu'à de tout humbles tâches, nous devons y appliquer les mêmes lois de l'esprit. La vérité est l'ancêtre de tous les hommes; la sagesse les invite tous; il ne faut pas laisser aux plus grands le monopole des utilisations supérieures. Devant les génies, nous ne sommes que des enfants, mais des enfants qui héritent. Ce qu'ils nous donnent est à nous, appartenant à l'éternité; eux-mêmes l'en reçurent. Ce qui était avant eux et qui est au-dessus d'eux, ce que Dieu prépare à tous, c'est ce qu'il faut contempler tandis qu'ils nous parlent.

L'originalité est à ce prix, et si un jour notre sagesse croit, nous comptons bien faire oeuvre originale au bon sens du terme. À l'égard d'une production vraiment personnelle, la lecture ne peut servir qu'à nous exciter, à nourrir notre être même, non nos pages. Il y a là un sens nouveau de ce que je disais: trouver dans les livres ce qui n'y est pas, des entrées pour pénétrer dans de nouveaux domaines.

Si déjà l'on ne parvient que par soi-même aux connaissances communes, à plus forte raison ne fournit-on son écot de pensée nouvelle que par son propre effort. Quand je lis, je voudrais trouver dans le livre un heureux point de départ, mais le quitter au plus tôt, me libérer, avec le sentiment d'une dette. J'ai le devoir d'être moi. À quoi bon répéter autrui? Si peu que je sois, je sais que Dieu ne fait en vain aucun de ses esprits, beaucoup moins encore qu'aucune des choses de la nature. J'obéis â mon Maître en m'affranchissant.

Je vis, je ne suis pas un reflet, et je veux une vie féconde. Ce qui n'engendre pas, n'est pas: que ma lecture me donne d'engendrer de la pensée, à la similitude non de mon inspirateur, mais de moi-même.

Là est, je crois, le dernier mot de la question des livres. Un livre est un signal, un stimulant, une aide, un initiateur, ce n'est pas un remplaçant, et ce n'est pas une chaîne. Il faut que la pensée soit nous. En lisant, il ne faut pas aller vers nos maîtres, il faut en partir. Une oeuvre est un berceau, ce n'est pas une tombe. Physiquement, nous naissons jeunes et nous mourrons vieux; intellectuellement, à raison de l'héritage séculaire, «Nous naissons vieux: il faut tâcher de mourir jeunes» [27].

Les vrais génies n'ont pas voulu nous garroter, mais nous rendre libres. Que s'ils voulaient notre esclavage, il faudrait nous défendre d'eux, nous garder de cet envahissement qui annihile d'autant mieux qu'on ne peut lutter avec les mêmes ressources. Sachons émanciper notre âme. Plus la pensée procédera de notre intimité, de notre incommunicabilité, plus elle reflétera l'homme, et plus les autres hommes s'y reconnaîtront. Le respect humain s'éloigne, la spontanéité se rapproche de l'humanité. Les répétitions ouvertes ou déguisées sont vite fastidieuses. «Quand on ne parle que de ce qu'on a lu, dit Schopenhauer, on ne se fait pas lire.»

Travaillons, finalement, entre la vérité et nous, entre Dieu et nous. Notre modèle est dans la pensée créatrice. Les génies ne sont qu'une ombre. Être l'ombre d'une ombre est une déchéance pour celui qui, petit ou grand, est un fait spirituel incomparable ici-bas, inédit et unique.

L'homme est multiple et nous sommes un de ses cas; d'une certaine manière, Dieu est en tous: sachons honorer en nous l'homme et y respecter Dieu.

 

[précédente] [suivante]

| Accueil >> Varia >> Livres >> La vie intellectuelle