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Logique (§21 à §47)

Introduction

§21) Définition. La logique est la discipline qui enseigne les règles au moyen desquelles la raison humaine peut acquérir avec ordre, facilité et sans erreur, l'ensemble des sciences [°30].

Son but n'est pas d'étudier les choses en elles-mêmes, mais d'apprendre à bien penser, à bien diriger notre raison pour connaître ces choses. Elle se distingue ainsi de toutes les sciences réelles, comme la chimie, par exemple, qui se portent directement vers l'univers pour en explorer les divers aspects. Elle est au contraire d'ordre rationnel et suppose une réflexion de la raison qui se retourne sur ses propres opérations pour en découvrir les lois.

La science avec laquelle elle a le plus de rapports est la psychologie. Il ne suffit pas, pour les distinguer, de noter que l'une traite à la fois de l'âme en sa nature et en toutes ses facultés, tandis que l'autre se restreint aux seules opérations de la raison. On ferait ainsi de la logique un simple chapitre de psychologie. Mais ce serait une différence d'objet matériel et seuls les objets formels distinguent spécifiquement les sciences.

Mais on peut considérer de deux façons les actes de raison:

1) en eux-mêmes, comme des opérations vitales (subjectivement) pour en déterminer soit la nature spirituelle, soit les conditions d'existence et d'évolution: et c'est le point de vue (objet formel) de la psychologie;

2) dans les vérités qu'ils expriment (objectivement), non pas pour expliquer les réalités ainsi exprimées, ce qui est le point de vue des sciences réelles, mais pour établir entre ces objets de connaissance et ces vérités, une ordonnance convenable, au moyen de laquelle nous puissions mener à bonne fin ces oeuvres d'art de l'esprit qu'on appelle les sciences: et tel est le point de vue ou l'objet formel de la logique.

Par exemple, si l'on pense cette proposition: «L'eau est un liquide», cette pensée est un fait de conscience, étudié en psychologie; l'objet de cette pensée, pris en lui-même, est une réalité dont parle la physique (science réelle); mais les rapports existant entre le concept d'eau et celui de liquide, faisant du premier un sujet et du second un prédicat, et les propriétés qui en découlent, selon lesquelles on peut dire que toute eau est un liquide, mais non que tout liquide est de l'eau, ces relations [°31] sont précisément l'objet de la logique; et c'est en réglant à leur lumière le travail de la pensée que l'on construit aisément et sûrement les sciences.

On voit que la logique touche de très près ces disciplines pratiques qui imposent la direction droite aux choses à faire, et qu'on appelle les arts [°32]. Elle est un art en effet, et même l'art des arts, puisqu'elle apprend à bien oeuvrer avec la raison, dont la direction est indispensable à tous les autres arts.

Mais elle est aussi une science, car elle ne se contente pas de juxtaposer ses règles et les procédés de penser: elle en établit les causes explicatives et les déduit par un enchaînement rigoureux.

Bref, la logique est une discipline qui est à la fois une science et un art.

§22) Utilité de la logique. Le rôle de la logique donne lieu à une difficulté. Nous ne pouvons en effet connaître intuitivement ou à priori les règles du bon fonctionnement de notre esprit; nous devons les découvrir par réflexion sur la manière dont nous construisons nos sciences. Celles-ci sont donc achevées quand débute la logique; comment cette logique peut-elle être un moyen d'atteindre la science?

Pour résoudre cette difficulté, il faut concéder l'existence d'une logique naturelle qui n'est autre que l'aptitude spontanée de notre raison à se diriger convenablement vers la vérité. On l'appelle d'ordinaire le bon sens, parce qu'elle en est le premier fruit et comme le prolongement à travers toutes les recherches scientifiques [°33]. De lui, Descartes a dit qu'«il est la chose du monde la mieux partagée» [°34] et pourvu qu'on l'applique bien, avec un minimum de méthode, il peut suffire à la rigueur pour conquérir la science.

La logique scientifique, celle dont nous entreprenons l'exposé, n'est donc pas absolument indispensable; les premiers philosophes grecs, jusqu'à Platon, ont découvert sans son aide, bon nombre de vérités; car c'est Aristote le premier qui l'établit [°35] en réfléchissant sur les méthodes et les procédés scientifiques de ses prédécesseurs.

Mais la raison privée de cette aide est condamnée à de longs détours et de multiples tâtonnements avec de graves dangers d'erreur; l'imperfection des premiers philosophes le prouve assez. Aujourd'hui donc que la logique scientifique existe, ce serait folie de se priver de ses services pour introduire pleinement l'ordre et l'harmonie dans nos raisonnements et dans le système de nos sciences [°36].

Il faut donc éviter une double exagération. D'une part, la logique n'est pas tout, pour le savant; elle ne peut remplacer le talent, et il n'y a pas de règles pour découvrir les intuitions fécondes et progresser dans le domaine du vrai: c'est l'oeuvre toute spontanée du génie que la Providence ne distribue pas également à tous les hommes. D'autre part, il faut moins encore la considérer comme inutile ou même nuisible au progrès des sciences. À condition d'en appliquer sobrement les règles, rien n'est plus efficace pour épargner bien des lenteurs et des faux pas dans la recherche du vrai. «Claudus in via, dit Francis Bacon, antecedit cursorem extra viam».

§23) Division de la logique. Quand nous nous portons vers la science, nous pouvons manquer le but de deux façons: en raisonnant mal sur des données justes, ou en raisonnant bien sur des données fausses. Deux sortes de règles sont donc nécessaires pour réussir: les unes apprennent à bien raisonner, c'est-à-dire à enchaîner nos pensées et nos affirmations avec une rigoureuse clarté et une infaillible nécessité, sans que jamais notre raison se contredise. Les autres apprennent à raisonner sur des données vraies, c'est-à-dire, à considérer les choses étudiées pour les ordonner en groupements naturels, et à juger exactement de la valeur des affirmations prises comme point de départ, appréciant leur vérité, leur probabilité ou leur fausseté.

Ainsi, les premières règles concernent la forme même que doit revêtir notre pensée dans ses développements, quel que soit le domaine où elle s'exerce: elles constituent la Logique formelle [°36.1]; les autres concernent la matière ou l'objet de nos idées et de nos jugements: elles constituent la Logique matérielle [°37].

Première Partie: Logique formelle.
Deuxième Partie: Logique matérielle.

b3) Bibliographie (sur la Logique en général)

Première partie: logique formelle

b4) Bibliographie spéciale (pour la Logique formelle)

§24). Notre intelligence ne peut atteindre la pleine vérité qu'au moyen d'actes multiples dont la psychologie décrit toute la richesse. Mais au point de vue de la science à construire, on les ramène, comme nous l'avons dit [§14], à trois principaux: la simple appréhension, le jugement et le raisonnement. Le jugement, dont le rôle propre est de saisir la vérité, est la pièce centrale, qui sert à construire les raisonnements, tandis que la simple appréhension en prépare les éléments qui sont les idées ou concepts abstraits.

Mais ces actes spirituels accomplis dans le secret de notre esprit n'y restent pas définitivement; ils s'expriment en signes sensibles qui, assemblés sous forme d'oeuvre d'art, constituent les sciences comme documents écrits, transmissibles aux générations futures. De ces signes sensibles, la logique étudie aussi les lois en rapport avec les actes de l'esprit. Nous la distribuerons donc en trois chapitres, traitant respectivement du concept, du jugement et du raisonnement, en même temps que de leurs signes sensibles: le terme, la proposition et l'argumentation.

Chapitre 1. - Le concept
Chapitre 2. - Le jugement
Chapitre 3. - Le raisonnement

Chapitre 1. - Le concept

§25). Le concept est le fruit de la première opération de l'esprit appelée simple appréhension. Celle-ci se définit: «L'acte par lequel notre intelligence saisit une nature sans en rien affirmer ou nier» par exemple, penser au «philosophe», à l'«homme», au «vivant», sans se dire que tout philosophe est vivant ou non; que tout homme est philosophe ou non. Le but de l'esprit en ce premier acte est de saisir les natures ou les essences des choses, en s'en formant des idées ou concepts, souvent d'ailleurs en prenant «essence» d'une façon large, comme nous l'avons expliqué plus haut [§9]. Mais il importe de ne pas se contenter d'idées vagues et de trouver en Logique des règles pour bien former ses concepts et les conduire à leur perfection. Le fruit de ce travail sera d'établir des définitions vraiment explicatives et des divisions éclairantes. D'autre part, l'oeuvre toute spirituelle de l'idée se manifeste et se transmet aux autres au moyen d'un signe sensible qui est le mot ou le terme oral.

Nous aurons ainsi quatre paragraphes:

1. - Le concept en général
2. - Le mot ou le terme
3. - La définition
4. - La division

1) Le concept en général

§26) Notion du concept. On peut définir le concept: l'expression intellectuelle d'une essence ou nature abstraite. Notre intelligence en effet a besoin de «se dire» ce qu'est une chose pour la connaître; par exemple, en se représentant la nature humaine, elle se rend compte que cette nature est formée de corps et d'âme, qu'elle est douée de vie, de raison, etc. Cette expression de la nature humaine que notre esprit produit en soi-même pour connaître ce qu'est l'homme [°38], c'est le concept d'homme.

Le concept peut être considéré à deux points de vue: du côté du sujet connaissant ou de l'esprit; du côté de la chose connue ou de l'objet.

a) Le concept au point de vue subjectif [°39] est une représentation ou image psychologique au moyen de laquelle nous concevons l'objet ou la nature des choses.

b) Le concept au point de vue objectif (concept objectif) est la nature même conçue par l'esprit, prise en tant qu'elle est dans notre pensée: c'est le contenu représentatif d'une idée.

Ce sont là évidemment deux aspects d'un seul et même concept; mais les propriétés qui lui conviennent sont fort différentes selon le point de vue où on le considère; par exemple, l'idée d'un carré, prise subjectivement, est une chose spirituelle, simple et indivisible; prise objectivement, elle est une nature corporelle, ayant toujours une certaine extension et par conséquent divisible. De plus, cette nature est exactement la même, qu'on la considère dans l'idée, ou bien dans la réalité où elle a son être propre; ainsi, la nature humaine qui est dans mon esprit quand j'en forme le concept, est exactement la même que l'humanité existant dans Pierre ou Paul. Cette identité est une constatation fondamentale du bon sens qui tient à l'essence même de la connaissance et qu'il suffit ici de prendre comme un fait [°40]; elle n'empêche pas d'ailleurs que cette même nature ne jouisse de propriétés différentes selon qu'on la prend dans l'idée ou dans le réel: ainsi, la nature humaine, dans le concept, est abstraite et universelle et convient à un grand nombre d'hommes; - dans le réel, par exemple en Pierre, elle est toujours concrète et individuelle.

La logique ne considère ni l'idée au point de vue subjectif: c'est le rôle de la psychologie; ni la nature en tant qu'elle est dans le réel: c'est l'objet des sciences réelles, physiques ou métaphysiques; mais elle considère seulement la nature comme «contenu» de nos idées ou les «concepts objectifs». Elle nous apprend à les bien former en précisant leurs propriétés et leur classification.

§27) Compréhension et extension des concepts. Le concept tel qu'on l'étudie en logique, possède un contenu objectif formé d'une ou de plusieurs perfections, au moyen desquelles il se distingue des autres: ce sont les notes [°41] de ce concept; par exemple, le concept d'homme exprime un être corporel, vivant, doué de sensibilité et de raison.

La compréhension d'une idée est l'ensemble des notes qui en constitue le contenu objectif. Mais cet objet de pensée est une nature abstraite, apte à exister en plusieurs, comme nous l'avons dit [§12]; par exemple, la nature humaine exprimée par l'idée d'homme se trouve en un grand nombre d'individus. L'extension d'une idée est l'ensemble des sujets auxquels convient le contenu objectif de cette idée.

Si on compare deux idées, comme celle d'être corporel et celle d'homme, on constate que moins il y a de notes dans leur compréhension, plus large est leur champ d'application; et au contraire, l'idée plus riche en notes s'applique à moins de sujets; ainsi le concept de corps comparé à celui d'homme est beaucoup plus pauvre en perfections, mais il y a beaucoup plus d'êtres corporels que d'hommes. D'où la loi logique: «L'extension et la compréhension des idées sont inversement proportionnelles».

§28) Division des concepts. Les concepts se divisent à divers points de vue.

a) Au point de vue de l'extension, il y a principalement trois sortes de concepts:

1. Le concept singulier est celui qui ne convient qu'à un seul sujet , par exemple cet homme, Pierre ou Jean.

2. Le concept particulier est celui qui s'étend à plusieurs sujets mais avec restriction, par exemple quelque homme.

3. Le concept universel (ou distributif) est celui qui embrasse tous les sujets sans exception en se réalisant en chacun pris à part, par exemple tout homme ou tous les hommes.

Cette division concerne donc le même concept, mais elle indique diverses manières de l'appliquer; et comme cette application se fait par le jugement, c'est principalement comme partie du jugement que le concept se divise selon l'extension; par exemple, si l'on dit: «cet homme est Pierre» ou «quelque homme est musicien» ou «tout homme est raisonnable» le sens demande que le concept «homme» soit d'abord singulier, puis particulier, puis universel [°42].

Nous avons une vraie connaissance intellectuelle des choses concrètes ou individuelles, comme nous le montrerons en psychologie [§577] et par conséquent nous nous formons des concepts singuliers; mais comme notre raison a pour objet formel l'abstrait, elle ne se porte jamais directement vers l'individuel comme tel: elle doit faire un détour, revenant par réflexion, sur les données des sens d'où elle abstrait ses idées; le concept singulier n'est pas un concept direct, mais réflexe [§578], et c'est pourquoi certaines notes de sa compréhension sont empruntées à l'expérience sensible; par exemple, le concept de Pie X désigne un homme revêtu de la dignité papale ayant vécu à Rome de 1903 à 1914.

D'autre part, tout concept abstrait est doué d'«universalité», en ce sens qu'il est apte à se réaliser en plusieurs [§12]; mais lorsqu'on en use, on peut le prendre selon toute son extension (universellement) ou selon une partie de son extension (particulièrement); c'est en ce deuxième sens que nous prenons ici universel comme opposé à «particulier».

En outre, lorsque plusieurs idées universelles (au sens d'idées abstraites) se rapportent à un même objet matériel sans avoir la même extension, on peut les considérer les unes par rapport aux autres. Ainsi pour exprimer le règne animal, on a l'idée plus générale d'animalité; puis les idées moins universelles de chien, d'oiseau, de poisson, etc.; celles-ci s'appellent parfois «idées particulières» par rapport à la plus générale. Mais il vaut mieux éviter cette appellation qui prête à confusion, et parler d'idées universelles, particulières ou singulières simplement par rapport aux sujets auxquels elles s'appliquent. Cependant cette comparaison donne lieu à une division utile en concepts supérieurs ou inférieurs.

Le concept supérieur est celui qui en contient d'autres en son extension; comme le concept d'animal dans l'exemple cité.

Le concept inférieur est celui qui est contenu dans l'extension d'un autre, comme ceux d'homme, chien, poisson, etc., par rapport à animal; ou Pierre, Paul, Jean, etc., par rapport à «homme»; les «inférieurs» d'un concept sont les objets désignés par ces concepts inférieurs.

Enfin, certains concepts, comme celui de famille ou de nation, s'appliquent à plusieurs sujets et les désignent tous sans exception, mais à condition de les prendre collectivement, en groupe: on les appelle concepts universels collectifs; celui dont nous parlons, concept universel distributif, doit en plus se réaliser tout entier en chacun des inférieurs pris à part. Il est clair que le concept collectif peut devenir singulier, particulier ou universel distributif, comme si l'on dit: cette famille, ou quelque famille, ou toute famille.

b) Au point de vue de la compréhension on distingue quatre sortes de concepts:

1) Le concept est simple ou composé, suivant qu'il signifie une seule ou plusieurs essences; ainsi l'idée d'homme est simple, celle de maison [°43] est composée.

L'essence est prise ici au sens strict et se définit: «ce par quoi un être a sa nature déterminée», constituée par toutes les propriétés qui lui conviennent nécessairement et qui la distinguent de toute autre [°44]; aussi cette division s'applique-t-elle aux idées univoques plutôt qu'aux notions analogues [§81].

2) Le concept est dit concret ou abstrait, selon qu'il signifie une perfection, soit comme existant dans un sujet (une forme dans une matière), soit comme prise à part de tout sujet; par exemple, «humanité» et «homme» désignent la nature humaine soit prise à part, soit conjointement avec un sujet individuel quelconque.

Notons d'ailleurs que le concept concret est encore abstrait, mais à un moindre degré: il est le fruit d'une abstraction totale, tandis que le concept abstrait est fruit d'une abstraction formelle:

On appelle «abstraction totale» ou extensive, l'acte par lequel l'esprit considère un tout universel supérieur à part des inférieurs auxquels on peut l'attribuer: un homme à part des individus; un animal à part des espèces, chiens, hommes, etc.; - et «abstraction formelle» ou intensive, l'acte par lequel l'esprit considère une forme ou perfection déterminée à part de son sujet matériel pour en préciser l'essence au sens strict, dégagée de ses conditions contingentes: l'humanité en Pierre, à part de sa science, sa taille, son individualité, etc.

3) Le concept est absolu ou connotatif selon qu'il présente son contenu représentatif, soit sous forme d'essence indépendante ou prise en soi, soit sous forme d'essence dépendante d'une autre comme de son sujet; par exemple, un homme, un savant. Tout concept abstrait est absolu, mais non tout concept concret; ainsi celui de cécité, comme celui d'humanité présente à l'esprit une essence prise en soi, absolument, comme aussi celui d'homme; mais un «aveugle» ou un «noir», concept concret, désignent d'abord la forme de cécité ou de noirceur comme dépendante d'un sujet où elle se réalise: ils sont «connotatifs».

c) Au point de vue de la perfection de l'idée, sans parler des concepts indéterminés qui ne désignent leur objet que négativement, comme le «non-esprit» [°45], un concept déterminé ou positif traverse quatre principales étapes pour atteindre la perfection:

1) Il ne sera d'abord qu'un concept commun (obscur), s'il exprime une nature sans pouvoir la distinguer efficacement des autres; - il deviendra concept propre (clair), s'il désigne une nature de façon à la distinguer des autres d'une manière quelconque. Un enfant par exemple, se fera du chat, l'idée d'une «chose qui remue» (concept commun); il en acquiert une idée claire (ou propre) dès qu'il le distingue des autres êtres mouvants.

2) Cette idée claire s'appelle claire-confuse si elle sépare un objet des autres par des signes purement extérieurs, par exemple par le changement des autres objets; et claire-distincte dès qu'elle sépare, un objet des autres par une propriété intrinsèque quelconque, par exemple le chat par sa couleur.

3) Un concept devient clair-distinct de deux façons:

a) Par le concept descriptif qui distingue une nature au moyen d'un groupement de qualités accidentelles ou d'une propriété extérieure bien choisie; ainsi on distinguera le chat comme un animal qui griffe et miaule; ou par sa description anatomique.

b) Par le concept essentiel qui distingue la nature par ses notes constitutives; ainsi la psychologie établit que la nature humaine est constituée par l'animalité et la rationalité. On remarquera que les concepts abstraits sont toujours également essentiels, l'abstraction formelle ayant précisément pour but de dégager les notes constitutives d'une nature; l'abstraction totale, au contraire, aboutit indifféremment au concept commun ou propre, descriptif ou essentiel.

4) Enfin le concept essentiel pourra être complet ou incomplet, suivant qu'il indique ou n'indique pas chacune des propriétés essentielles ou des degrés métaphysiques d'une nature: homme comme être pensant, ou comme substance corporelle, vivante de vie végétative, sensitive et rationnelle [°46]. On voit que ces divisions des concepts sont simplement le résumé ou le programme du travail scientifique, dont le premier but est d'établir une bonne définition de son objet.

§29) Rapport mutuel des idées. Nous avons déjà indiqué comment, au point de vue de l'extension, les idées sont supérieures ou inférieures [°47].

Au point de vue de la compréhension, les idées sont:

a) Identiques ou diverses suivant qu'elles possèdent ou non les mêmes notes: homme et animal raisonnables sont identiques; homme et arbre, divers.

b) Les idées diverses sont incompatibles ou compatibles, suivant qu'elles peuvent ou non se réaliser en même temps dans un même sujet: homme et blancheur sont compatibles; froid et chaud; incompatibles.

Les idées incompatibles peuvent être simplement disparates ou opposées au sens large, si elles appartiennent à des genres étrangers et n'ont aucun rapport entre elles; par exemple, les deux idées de blanc et de science. Elles sont opposées au sens propre si elles ont entre elles un rapport déterminé. Leur opposition peut revêtir quatre formes:

1) Elle est contradictoire, entre une nature et sa négation, comme entre le blanc et le non-blanc; et elle n'admet pas de milieu.

2) Elle est contraire entre les deux extrêmes d'un même genre; par exemple entre la lâcheté et la témérité; et elle admet un milieu: dans l'exemple donné, la vertu de force.

3) Elle est privative, entre une qualité due à un sujet et son manque: par exemple, entre un voyant et un aveugle; elle peut avoir un milieu, comme serait l'homme fermant les yeux qui n'est ni clairvoyant, ni aveugle.

4) Elle est corrélative, entre des caractères qui s'appellent en des sujets distincts, comme entre le père et le fils.

Une règle logique découle de ces classifications: Pour former un concept véritable, il faut et il suffit que les notes employées soient compatibles entre elles. Si les notes sont disparates, sans s'exclure, le concept est composé, mais intelligible, comme celui de centaure. Si les notes sont incompatibles, opposées au sens propre, elles se détruisent mutuellement et ne laissent rien d'intelligible devant l'esprit; par exemple, un «cercle-carré»: les mots sont assemblés, mais ils ne désignent pas de concept [°48].

2) Le mot ou terme oral [°49]

§30) Définition et rôle des mots. Le mot ou le terme est le signe sensible d'une idée. Pour l'ouïe, c'est le mot prononcé, qui est un son articulé; pour la vue, c'est le mot écrit [°50]. Lorsqu'on analyse le langage, le mot est le dernier élément qui possède un sens; c'est pourquoi on l'appelle aussi le terme. D'autre part, en analysant la pensée, on parvient de même au concept: celui-ci s'appelle donc aussi un terme, mais un terme mental, dont le mot, terme oral (ou écrit) est le signe, comme l'idée est le signe des choses. Il convient donc de préciser cette notion de «signe» pour saisir le rôle du mot.

Le signe en général, est tout objet dont la fonction est d'en faire connaître un autre; il se rapporte essentiellement à la connaissance soit sensible, soit intellectuelle, pour la diriger vers une chose à saisir, à percevoir, à se rappeler ou à comprendre.

Le signe est naturel ou conventionnel, suivant que la connexion entre lui et l'objet qu'il fait connaître, ou bien se trouve dans la réalité indépendamment de nous, ou bien est établie par la libre volonté des hommes; la fumée est signe naturel du feu, le drapeau, signe conventionnel de la patrie. Le concept est un signe naturel des choses qu'il fait connaître, mais les mots sont plutôt des signes conventionnels de nos idées: la diversité des langues en est la preuve; car si le lien entre l'idée d'homme, par exemple, et le terme qui l'exprime, existait indépendamment de notre volonté, il serait partout le même, comme la même fumée désigne partout le feu. De plus, le terme, chose concrète en soi, ne pourrait avoir de lien naturel qu'avec un objet concret; pour désigner une nature abstraite, il a fallu une convention libre. De là aussi notre impuissance partielle à exprimer par les mots toutes les nuances et richesses de la pensée, et les différents sens que prend le même mot dans le langage. Cependant, la signification des mots a un fondement naturel dans le besoin social que possèdent les hommes de se communiquer leurs pensées, et dans l'aptitude physiologique donnée par la nature, de produire des sons articulés. C'est pourquoi l'intervention de la liberté pour fixer le langage est pratiquement remplacée par l'éducation et les contraintes sociales.

À un autre point de vue, on peut distinguer le signe-image dans lequel la connexion entre signe et signifié est fondée sur une identité de forme ou de perfection; et le signe-non-image qui n'a pas cette similitude; ainsi la statue est un signe-image et non pas le drapeau. Le mot n'est pas non plus l'image ni du concept, ni de la chose; mais l'idée est l'image psychologique de la nature qu'elle exprime, image toute spirituelle d'ailleurs, et qu'il faut bien se garder, même dans la connaissance sensible, de confondre avec une image visuelle [°51].

Enfin, si l'on veut exactement décrire la signification de l'idée et du mot, il faut distinguer entre le signe pur (ou signe formel) et le signe instrumental. Le premier fait connaître un autre objet sans avoir été lui-même préalablement connu; le second fait connaître un autre objet après avoir été lui-même connu. Ce dernier cas est le plus fréquent; par exemple, on connaît d'abord le drapeau ou la statue, puis la patrie ou le grand homme représenté; de même, le mot est un signe instrumental de l'idée. Mais notre idée, au contraire, nous permet de connaître un objet sans que nous sachions auparavant que nous avons une idée; si par exemple je pense à un carré, je connais cette figure géométrique sans savoir d'abord que j'ai une représentation psychologique qui me la fait connaître; c'est par réflexion et ensuite que je connaîtrai cette idée: celle-ci est donc bien un pur signe de l'objet, un signe formel.

Les mots désignent directement les concepts abstraits, car notre intention est d'exprimer ce que nous pensons. Mais comme le concept [°52] n'est rien autre chose par son essence même que la nature réelle en tant que pensée, le mot tient aussi la place de cette réalité et en exprime les diverses propriétés.

§31) Division des termes. Pris en lui-même, comme signe du concept, le mot admet toutes les divisions des idées exposées plus haut [§28]; il y a ainsi des termes universels, particuliers, singuliers, etc. Ajoutons que la distinction exposée en logique matérielle entre les univoques, les analogues et les équivoques [§81] ne convient proprement qu'aux termes: les idées sont toujours ou univoques ou analogues, mais jamais équivoques.

On peut aussi considérer les mots comme faisant partie du langage, des propositions et des raisonnements. Dans la proposition, on rencontre d'abord des termes qui ont par eux-mêmes une signification; d'autres, qui expriment seulement une détermination ou modification d'un autre terme; les premiers sont appelés par Aristote, «catégorématiques» et les seconds, «syncatégorématiques»; ainsi dans la phrase: «Quelques hommes sont savants», «quelque» n'est qu'une modification de «homme»: c'est un terme syncatégorématique.

On peut ramener à deux espèces les mots employés dans une proposition: le nom et le verbe. Le nom, au sens large embrasse à la fois les substantifs et les adjectifs et se définit: «le terme qui signifie une nature prise en soi, sans considérer son existence temporelle». Le verbe au contraire est un terme qui unit l'attribut au sujet par mode de mouvement dans le temps, c'est-à-dire, en exprimant cette union sous forme d'objet existant actuellement et passant du présent au futur. Par exemple, en disant: «Tout homme est vivant», on pense à une vie qui convient actuellement à la nature humaine et qui continue à lui convenir. Le verbe peut sans doute unir des choses intemporelles; on peut penser, par exemple: «L'Éternel est parfait»; mais la manière de penser exprimée ainsi par le verbe «est», nous met devant l'esprit la perfection comme actuellement inhérente à l'Éternel et comme durant et persévérant en lui, à la manière des perfections temporelles. «Ainsi, dit Maritain, le langage ne pouvant exprimer à la fois la stabilité des essences et le flux du mouvement, se décharge pour ainsi parler une fois pour toutes sur un terme - le Nom - du soin d'exprimer la première, et sur un autre - le Verbe - du soin d'exprimer le second; - par la manière dont ils signifient l'un et l'autre», (non pas les choses qu'ils signifient) [°53].

Dans le raisonnement, le verbe n'est plus considéré comme un terme spécial, parce qu'il sert seulement à unir le prédicat au sujet dans la proposition; tandis que dans le raisonnement, du moins dans le syllogisme [°54], l'esprit porte tout son effort à comparer deux concepts (exprimés par deux termes) avec un même troisième; c'est pourquoi il n'y a que trois termes dans le syllogisme: le grand, le petit et le moyen, comme nous l'expliquerons plus bas [§51].

3) La définition

§32) Notion. La définition est le concept ou le terme complexe exposant ce qu'est une chose ou ce que signifie un nom; par exemple: «animal raisonnable» est la définition de l'homme.

La définition se rattache à la première opération de l'esprit; car on la forme par une simple saisie de l'objet, sans en rien affirmer ou nier. Souvent, il est vrai, on la présente comme un jugement: «L'homme est un animal raisonnable»; mais alors on applique à un sujet une définition supposée connue et celle-ci n'est que le concept qui sert d'attribut. Le signe sensible de ce concept est toujours une «locution» ou terme complexe; car il doit expliquer l'objet à définir, et il ne le pourrait, s'il était un terme simple.

§33) Les diverses définitions. Comme la notion l'indique, on trouve d'abord la définition nominale qui explique la signification du terme; et la définition réelle qui explique ce qu'est une chose. La première n'est qu'une précaution pour s'entendre dans la discussion: on appellera Dieu, par exemple, «celui qui ordonne le monde». La seconde, bien plus importante, s'efforce de conduire nos idées à leur perfection selon les étapes décrites plus haut [§28 (c)].

Toute définition distingue clairement un objet de tous les autres; mais elle y arrive de diverses façons.

a) La définition extrinsèque distingue l'objet par ses rapports avec d'autres choses qui sont ses causes; ainsi l'âme humaine pourrait se définir: «l'âme dont le but est de louer Dieu par amour». Quand ces définitions font appel à la cause efficiente, on les nomme «définitions causales» ou «génétiques»; telles sont beaucoup de définitions géométriques, comme celle du cercle: «ligne engendrée par un point qui se meut dans un même plan, en restant à égale distance d'un autre point appelé centre» [§105].

b) La définition intrinsèque distingue l'objet par les propriétés qui lui appartiennent; et nous trouvons ici les deux grandes espèces de définition en usage dans les sciences:

1) La définition descriptive explique la chose par des propriétés qui ont, avec la nature, un lien essentiel; soit qu'il s'agisse d'une ou deux caractéristiques découlant de cette nature et suffisant à la distinguer, par exemple, l'homme est le seul animal doué de moralité; soit qu'il s'agisse d'une série de qualités dont chacune à part se retrouve ailleurs, mais dont le groupement n'appartient qu'à l'être défini; par exemple, tous les corps chimiques ont un poids atomique, une densité, peuvent prendre l'état solide, liquide ou gazeux, etc.; mais seul le fer a en même temps le poids atomique 56, la densité 7.86, l'état solide dans la nature, liquide à 1600 degrés Celcius, etc. Ces définitions sont d'un usage fréquent en sciences positives, surtout en celles qui renoncent à chercher la nature des choses [°55]. Mais on les rencontre aussi dans les sciences philosophiques, lorsque la réflexion n'a pas encore découvert l'essence.

2) La définition essentielle est celle qui indique ce qui constitue en elle-même et nécessairement une chose; elle peut être physique, si elle indique des parties réellement distinctes, par exemple: «l'homme est constitué d'un corps et d'une âme raisonnable»; ou métaphysique, si elle indique des parties qui se distinguent seulement selon notre mode de penser; ces parties sont les degrés de perfection formant les genres et les espèces dont parle la logique majeure [°56]; par exemple: «l'homme est un animal raisonnable». La définition métaphysique est la plus parfaite; elle est l'idéal que poursuivent les sciences au sens strict, afin de dérouler à partir de cette première donnée, la chaîne de leurs déductions. Notons que pour la comprendre vraiment, il faut dépasser la formule courte et pour ainsi dire mnémotechnique sous laquelle elle se présente habituellement, et il faut refaire le long travail de recherches inductives qui constituent les premières étapes scientifiques, destinées à pénétrer, à partir des faits, jusqu'à la nature intime des choses.

§34) Lois de la définition. Une bonne définition se conforme à deux lois fondamentales.

1. Elle est parfaitement convertible avec l'objet défini. Puisqu'elle est le concept clair et distinct d'une nature, elle s'applique à tous les objets où se réalise cette nature et à eux seuls; par exemple, si on propose cette définition du carré: «une figure à quatre angles droits», elle s'étendra indûment aux rectangles; et si on ajoute: «ayant quatre côtés de un mètre», elle laissera échapper d'authentiques carrés.

2. Elle est plus claire que l'objet défini; sinon elle ne sert à rien. Mais cette loi fondamentale s'exprime mieux en trois règles pratiques.

a) On ne définit pas le même par le même: le mot ou l'idée à définir ne doit pas se retrouver, pas même par un synonyme, dans la définition; c'est pourquoi les toutes premières idées, indispensables à toute démarche intellectuelle et d'ailleurs claires par elles-mêmes, ne comportent pas de définition proprement dite.

b) On doit éviter les termes négatifs: car il faut expliquer ce qu'est la chose, et non point ce qu'elle n'est pas. Il y a pourtant des objets, surtout dans le monde spirituel, qu'on ne peut atteindre, sinon par analogie et négation; mais la règle exclut les formules purement négatives et veut que l'on mette l'accent sur les propriétés positives.

c) Enfin, on doit viser à la concision: car les mots inutiles obscurcissent les idées. Cependant, les définitions descriptives demandent souvent une certaine ampleur. Mais l'art des définitions enseigne à dire beaucoup en peu de mots.

Ajoutons que la définition strictement «scientifique» suppose une seule nature, considérée isolément dans un concept simple. Mais il reste possible de définir n'importe quel objet, même très complexe, au moyen d'une définition descriptive.

4) La division

§35) Notion de la division. Si l'on voit un menuisier scier une planche, on parle légitimement de «division»; mais la logique ne traite pas des objets corporels et extérieurs: elle considère la même opération dans le monde des idées. Là, l'esprit opère ses divisions dans le même but que les définitions: pour obtenir des concepts clairs et distincts. Mais au lieu de rassembler les notes strictement requises pour constituer le concept et l'isoler de tout autre, il sépare les diverses parties qui intègrent un concept, au point de vue, soit de la compréhension, soit de l'extension. Le résultat de cette analyse [°57] est précisément ce que la logique appelle la «division». On peut la définir: «Le concept ou le terme complexe distribuant un tout en ses parties ou ses membres».

Comme la définition, la division appartient donc à la première opération de l'esprit (simple appréhension), bien qu'on la présente souvent sous forme de jugement, en appliquant les divers membres à l'objet divisé.

Toute division comporte trois éléments: un tout, des parties et un fondement, c'est-à-dire un point de vue spécial en raison duquel le tout est réparti en ses éléments; car dans le monde idéal, l'esprit peut étudier un objet sous divers aspects; et chaque fois, il éclaire ses notions en les analysant.

§36) Principales divisions. Il y a un grand nombre de formes possibles de divisions: notons seulement les principales.

1. Il y a d'abord: a) La division essentielle dont le fondement est pris dans la réalité divisée elle-même; par exemple, celle des animaux en raisonnables et irraisonnables; et b) La division accidentelle, dont le fondement est extrinsèque à l'objet divisé; par exemple, on divise les animaux en utiles et nuisibles au point de vue de l'homme. Cette dernière forme est évidemment susceptible de variétés en nombre indéfini.

2. La division essentielle peut s'appliquer, soit aux termes, dont elle expose les diverses significations; soit aux choses dont elle énumère les parties.

3. La division de chose, qui importe avant tout dans les sciences, a elle aussi deux grandes variétés, suivant que l'on considère la chose à diviser, comme un tout potentiel, ou un tout actuel. a) Le tout potentiel est celui qui a pour parties les inférieurs contenus dans le concept supérieurs [§28]; par exemple, l'animalité, comme concept supérieur contient dans son extension, les hommes, les mammifères, les poissons, les oiseaux et tous les autres genres et espèces d'animaux irraisonnables qui en constituent les parties subjectives. b) Le tout actuel est celui dont les parties existent ensemble dans leur réalité; par exemple, l'homme en tant que constitué de corps et d'âme (parties essentielles); ou le corps humain en tant que formé de membres, tête, bras, etc. (parties intégrantes). Le tout actuel constitue l'unité de composition qui a de nombreuses formes [§195].

§37) Lois de la division. Pour obtenir une bonne division, il faut réaliser deux conditions générales et appliquer trois règles spéciales.

D'abord, il faut garder toujours le même fondement en assignant les divers membres; ainsi, on ne peut diviser les animaux (irraisonnables) en vertébrés et invertébrés; utiles et nuisibles.

Ensuite, il faut garder la sobriété dans l'énumération; les subdivisions à perte de vue obnubilent les idées au lieu de les éclairer. Leur nombre doit se limiter à ce qui est requis pour expliquer l'objet actuellement considéré.

Le fondement étant choisi et l'ampleur de l'analyse délimitée, il faudra encore:

1) Que l'ensemble des parties énumérées égale parfaitement le tout divisé.

2) Que les divers membres assignés à chaque étape de la division, s'excluent les uns les autres.

3) Que les divisions et subdivisions s'enchaînent suivant l'ordre demandé par l'objet [°58].

En science naturelle, les divisions achevées constituent les classifications [§115]. Mais une division complète, appliquant parfaitement les règles données, n'est possible en chaque domaine, qu'après en avoir achevé l'étude: elle est le résumé de la science.

Chapitre 2. - Le jugement

§38). Le jugement, nous l'avons dit [§14], est «l'acte par lequel l'intelligence affirme ou nie l'identité représentative de deux éléments de connaissance présents en elle»; par exemple, en pensant: «L'homme est vivant», nous avons dans l'esprit deux concepts objectifs; nous pensons à «ce qui est homme» et à «ce qui est vivant», et constatant qu'un même sujet réalise ces deux choses, nous exprimons cette identité en affirmant: «L'homme est vivant» [°59]. Si en même temps qu'à l'homme nous pensions à «ce qui est immortel», il faudrait exprimer leur non-identité par la négation: «L'homme n'est pas immortel».

Le jugement est au centre de notre vie mentale, parce que lui seul comme nous le montrerons [°60], nous met en possession de la vérité; ainsi, lorsque nous pensons séparément au philosophe et à l'ignorant, impossible de déclarer notre pensée vraie ou fausse, tant que nous ne jugeons pas: «Le philosophe est ignorant»; ou «n'est pas ignorant».

Considéré en lui-même, le jugement, aussi bien que la simple appréhension, est un acte simple de l'intelligence; car il est essentiellement une sorte de vision ou d'intuition dans laquelle une nature apparaît comme identique, bien que concevable sous divers aspects [°61]. Mais de même que l'esprit, par la simple appréhension, produit un «concept» qui est l'image psychologique représentant la nature pensée, de même en jugeant, il produit une parole intérieure, affirmation ou négation, un «verbe mental» qui est une construction spirituelle où précisément, la même nature vue sous l'aspect du sujet (par exemple, ce qui est homme) est déclarée identique à elle-même, vue sous l'aspect du prédicat (par exemple, ce qui est vivant: «l'homme est vivant»). À cette oeuvre spirituelle de l'intelligence lorsqu'elle juge, on pourrait donner aussi le nom de «concept»; mais il vaut mieux réserver cette appellation au produit de la première opération de l'esprit et parler ici de «proposition mentale». Le signe sensible de cette proposition et du jugement qui s'y exprime, est la proposition orale que nous appellerons simplement la «proposition»; et comme les propriétés logiques du jugement sont les mêmes que celles de son signe sensible, où d'ailleurs elles s'expriment d'une façon plus accessible pour nous, nous considérerons simplement la proposition, d'abord dans sa nature et ses espèces, puis dans ses propriétés.

1. - Nature et division de la proposition.
2. - Propriétés logiques de la proposition.

1. - Nature et division de la proposition.

§39) Définition. La proposition [°62] est le signe sensible, l'expression orale ou écrite du jugement. Comme ce dernier, elle se compose essentiellement d'un sujet et d'un prédicat qui en sont la matière, unis (ou divisés) par la copule verbale. Toute proposition a ces trois éléments, exprimés ou sous-entendus; le seul mot latin «lego», sous-entend: «Ego (Sujet) sum (verbe) legens (Prédicat)»; et dans les phrases plus complexes, on ramène toujours les parties à ces trois termes, simples ou complexes.

Le langage en effet comporte l'expression de beaucoup de nuances dont la logique fait abstraction. On appelle «discours» en général, toute locution autre que le simple terme, exprimant nos diverses pensées. Sans parler du discours inachevé qui laisse le sens en suspens et qui revient à un terme complexe; le discours achevé, celui qui présente un sens complet, se divise en trois grandes espèces: la proposition qui exprime le jugement; l'argumentation qui signifie le raisonnement; et le discours à intention pratique. On distingue, dit Maritain, quatre espèces de discours à intention pratique (oratio ordinativa): le discours qui appelle (oratio vocativa), par lequel nous mouvons autrui à rendre son esprit attentif: «Rabbi!» - Le discours qui interroge (oratio interrogativa), par lequel nous mouvons autrui a répondre: «Ubi habitas»? - Le discours qui commande (oratio imperativa): «Venite et videte», par lequel nous mouvons un inférieur à accomplir un acte; et le discours qui prie (oratio deprecativa): «Domine, aperi nobis», par lequel nous mouvons de même un supérieur (car à l'égard du supérieur comme tel nous ne sommes capables de mouvoir que par l'expression de notre désir). L'oratio optativa (discours qui souhaite) se ramène à l'oratio deprecativa [°63]. Mais ces diverses nuances ne sont pas du ressort de la logique qui a pour unique but de conduire l'intelligence à la vérité; elle se contente donc de considérer la «proposition» et l'«argumentation».

§40) Principales espèces de propositions. A) En se mettant au point de vue de la nature même des propositions [°64], on distingue d'abord la proposition simple et la proposition composée.

a) La proposition simple [°65] est celle qui unit un prédicat au sujet au moyen de la copule verbale «est». Elle est affirmative ou négative suivant qu'elle signifie l'identité ou la non-identité de ces deux termes; par exemple: «L'homme est vivant»; «le chien n'est pas raisonnable».

b) La proposition composée [°66] est celle qui unit entre elles deux propositions simples; par exemple: «L'âme humaine est immortelle ou Dieu n'existe pas». Cette nouvelle construction de l'esprit est toute différente de chacune des propositions présupposées: la preuve en est que la deuxième: «Dieu n'existe pas», serait fausse, tandis que la proposition composée est vraie.

Si les propositions simples se trouvent dans la composée avec tous leurs éléments, on a la proposition clairement composée; si une seule s'y trouve complètement, les autres restant sous-entendues, on a la proposition composée implicite ou cachée.

On distingue trois formes principales de propositions clairement composées, suivant que les deux propositions simples sont unies par une particule: 1) copulative (et); 2) disjonctive (ou); 3) conditionnelle (si). Par exemple, en disant: «Le bon chrétien sert Dieu et il aime son prochain», on forme une proposition copulative; «Dieu existe ou le monde n'existe pas»; est une proposition disjonctive; enfin: «Si Jésus-Christ est Dieu, le Pape est infaillible» est une proposition conditionnelle [°67].

La proposition disjonctive affirme que les deux propositions ne sont ni vraies ni fausses en même temps. On appelle «conjonctive» la proposition composée qui énonce simplement l'impossibilité pour deux prédicats de convenir ensemble à un même sujet; par exemple: «Cet homme ne peut être en même temps un saint et un criminel»; mais il peut n'être ni l'un ni l'autre. Cette proposition est d'ordinaire implicitement composée.

La proposition copulative peut aussi être implicitement composée. Par exemple: «Pierre et Paul sont venus à Rome». En outre, on rencontre, grâce à diverses particules, trois autres formes principales de compositions cachées: 1) La proposition exclusive où la particule précise que, soit le sujet, soit le prédicat est considéré comme unique; par exemple: «Dieu seul est éternel»; «Cet homme n'est que musicien».

2) La proposition exceptive où la particule écarte de l'attribution un certain nombre d'inférieurs contenus dans l'extension du sujet; par exemple: «Tous s'enfuient, sauf les malades».

3) La proposition réduplicative qui indique le point de vue spécial où l'on prend le sujet; par exemple: «L'homme en tant que vivant, se meut; en tant qu'homme, il est raisonnable».

B) On distingue encore la proposition simple en deux groupes: La proposition de simple attribution, où la copule verbale se contente d'unir le prédicat au sujet ou de les séparer sans plus; - et la proposition modale qui énonce la manière dont le prédicat convient au sujet. Or ces manières sont au nombre de quatre: 1) La nécessité indiquant ce qui ne peut pas ne pas être; par exemple: «Il est nécessaire que Dieu existe»; «Le triangle a nécessairement trois côtés». 2) L'impossibilité, indiquant ce qui ne peut pas être; par exemple: «Il est impossible que le cercle soit carré». 3) La possibilité, indiquant ce qui est capable d'être; par exemple: «Il est possible que je meurre l'an prochain». 4) La contingence, indiquant ce qui est indifférent à être ou ne pas être; par exemple: «Il est contingent que cet homme soit député».

C) Nous avons donné jusqu'ici les divisions essentielles de la proposition; mais on peut encore accidentellement les diviser de multiples façons. Signalons deux cas, utiles pour la suite.

a) Au point de vue de la matière, on distingue les propositions: 1) en matière nécessaire, lorsqu'elles énoncent une chose qui ne peut être autrement, par exemple: «L'homme est raisonnable»; 2) en matière contingente, si elles énoncent une chose qui peut être autrement, par exemple: «L'homme est savant»; 3) en matière impossible; quand elles énoncent une chose qui ne peut pas être, par exemple: «L'homme est un ange»; ces dernières ne sont que de simples énonciations et ne signifient aucun jugement: celui-ci serait impossible.

Le jugement en matière nécessaire s'appelle analytique ou à priori parce que l'inclusion du prédicat dans le sujet se justifie par la simple analyse des termes. Le jugement en matière contingente s'appelle synthétique ou à posteriori, parce que cette inclusion (ou exclusion) doit se justifier par l'expérience [°68].

b) Au point de vue de la quantité on distingue les propositions universelles, particulières et singulières, suivant que le sujet est un terme universel, particulier ou singulier; par exemple: «Tout homme est vivant» est une proposition universelle; «Quelque homme est poète», particulière; «Saint Pierre est le premier pape», singulière. La proposition s'appelle indéfinie si la quantité du sujet n'est pas explicitement déterminée; mais en fait une telle proposition est toujours, soit universelle (en matière nécessaire), soit particulière ou singulière (en matière contingente).

2. - Propriétés logiques des propositions.

§41). Ces propriétés concernent, non seulement la proposition elle-même, mais aussi les deux termes, sujet et prédicat, qui peuvent acquérir une extension ou une signification spéciale comme partie de la proposition.

Quantité du prédicat. - Tandis que le sujet d'une proposition est indifféremment universel, particulier ou singulier et détermine par lui-même la quantité de la proposition, le prédicat suit une loi totalement différente qui se réalise, quelle que soit la quantité de la proposition:

1) En toute proposition affirmative, le prédicat est pris particulièrement.

2) En toute proposition négative, le prédicat est pris universellement.

Cette loi se fonde sur la nature même du jugement (dont la proposition n'est que le signe). En effet, quand l'esprit affirme, par exemple que «tout homme est vivant», il identifie «ce qui est homme» avec «ce qui est vivant»; évidemment, il ne pense plus alors à tous les vivants possibles, mais seulement à ceux qui sont hommes; et l'extension du terme prédicat «vivant» qui, pris à part universellement s'applique à Dieu, aux anges, aux hommes, aux animaux et aux plantes, est restreint en entrant dans le jugement à la seule catégorie des hommes: il est donc pris particulièrement.

On peut, il est vrai, construire une proposition où le prédicat, pris à part, a une extension plus petite que celle du sujet; par exemple: «Quelque vivant est homme»; mais dans ce cas, la pensée restitue le rapport normal des termes, en considérant la nature exprimée par le prédicat (ici, l'homme) comme sujet de la détermination mise grammaticalement au sujet; on a donc simplement une «proposition forcée» ou innaturelle où l'expression orale ne correspond pas au jugement de l'esprit.

Il arrive cependant qu'en raison de la matière, c'est-à-dire à cause de l'objet auquel on pense en jugeant, le prédicat soit en fait et normalement pris universellement. C'est le cas en particulier des définitions, puisque la première règle veut qu'elles soient convertibles [§34]. Mais cette exception n'infirme pas la loi; car la simple énonciation: «Tout homme est animal raisonnable», ne dit pas cette universalité du prédicat; il faut pour l'exprimer, ou bien renverser la proposition: «Tout animal raisonnable est homme»; ou bien recourir à une proposition composée exclusive qui équivaut à deux jugements: «L'homme seulement est animal raisonnable». Il reste donc qu'en toute proposition affirmative, le prédicat, de droit, par la nature même des choses, est pris particulièrement.

Si au contraire l'esprit nie, en disant par exemple: «La pierre n'est pas vivante», il exclut de ce qui possède la nature exprimée par le sujet tout ce que possède la nature exprimée par le prédicat; il exclut de la pierre tous les vivants sans exception. C'est au vivant selon toute son extension qu'il pense en jugeant ainsi, qu'il s'agisse d'une, de plusieurs ou de toutes les pierres: En tout jugement négatif, le prédicat est pris universellement [°69].

§42) Variation des termes. Le sujet et le prédicat, considérés à part, ont selon leur définition, une compréhension fixe et une extension qui est en raison inverse [§27]; mais en entrant dans le jugement, ils ne restent pas nécessairement sans modification.

a) Dans un jugement affirmatif, l'esprit ne pense plus à ces deux natures selon toute leur signification, mais seulement dans la mesure où elles s'identifient dans un même sujet. Si dans ce cas, l'extension du prédicat est restreinte, comme nous venons de le dire, c'est que sa compréhension, corrélativement, s'est enrichie des notes fournies par le sujet. En affirmant, par exemple: «L'homme est vivant», le vivant auquel je pense est précisément doué de vie humaine.

Quant au sujet, on lui attribue parfois, en formant un jugement, des notes qui appartiennent déjà à sa compréhension, sinon formelle, du moins réelle [§91]. Ceci arrive dans les jugements en matière nécessaire. Dans ces cas, la compréhension ne s'enrichit pas et, par le fait, l'extension du sujet demeure normalement universelle. Par exemple, si l'on affirme: «L'homme est vivant», on explicite seulement la note de vie déjà contenue dans la nature humaine et l'on pense à tout homme [°70] qui est nécessairement vivant. Il en est autrement quand l'affirmation est en matière contingente. L'attribut, n'étant pas lié aux notes constitutives du sujet, s'y ajoute et l'enrichit. Ainsi, l'extension du sujet en est corrélativement réduite. Par exemple, en affirmant: «L'homme est blanc» je pense à celui qui a, non seulement la nature humaine, mais aussi la peau blanche: je restreins le sujet à la race blanche.

b) Si le jugement est négatif, l'esprit au contraire exclut de la nature exprimée par le sujet, toute la nature exprimée par l'attribut; aussi ce dernier est non seulement pris universellement (selon toute son extension) mais aussi avec toutes ses notes, selon toute sa compréhension, à condition cependant de prendre ce groupement de notes collectivement, comme un tout formant une nature indivise; car si l'on considère chacune des notes à part, toutes celles de l'attribut ne sont pas nécessairement exclues du sujet. En disant par exemple: «L'arbre n'est pas un homme», on n'exclut de l'arbre ni la note de substance, ni celle de vie végétative qui sont aussi (avec celles de vie sensitive et intellective) constitutives de l'humanité.

De son côté, le sujet conserve dans le jugement négatif les mêmes nuances qu'il avait dans l'affirmation. En matière nécessaire, il est pris normalement avec ses seules notes constitutives, mais selon toute son extension; en disant par exemple: «L'homme n'est pas ange», on pense à tous ceux qui ont la nature humaine [°71]. Mais si on dit, en matière contingente: «L'homme n'est pas noir», on ne peut songer à tous les hommes mais seulement à tel individu, ou à ceux des autres races en dehors des noirs: l'extension diminue parce que la compréhension augmente. Sans doute l'exclusion d'une note ne peut guère se concevoir comme un enrichissement pour le sujet, mais la vérité de cette exclusion suppose que l'on a dans l'esprit autre chose que la simple nature signifiée (ici la nature humaine); seulement, on ne détermine pas le caractère de cette précision, et celle-ci est parfois possible de plusieurs façons contradictoires; l'homme qui n'est pas noir peut être un blanc ou un jaune, etc. On pourrait dire que la compréhension du sujet est ainsi augmentée d'une note indéterminée [°72].

§43) La suppléance (suppositio). Ces variations montrent qu'un terme quelconque prend un sens spécial en entrant dans le jugement; cette propriété logique s'appelle la valeur de suppléance ou simplement «suppléance» [°73]. La suppléance est la signification spéciale que revêt un terme selon les exigences du jugement ou de la proposition; il ne faut pas la confondre avec la signification déterminée par la définition qui peut rester la même quand varie la suppléance. Avant d'en chercher l'espèce, il faut en déterminer l'existence; car la proposition peut être telle qu'on ne peut donner aucun sens à un terme; si je dis par exemple: «Napoléon gouverne la France», un tel jugement exige que l'Empereur désigné par le sujet existe actuellement; et comme il ne le peut, le sujet n'a pas de suppléance. Quand elle existe, elle se réalise de multiples façons dont voici les principales.

1) Il y a suppléance matérielle, si le mot est pris pour lui-même; et suppléance formelle s'il est pris pour l'objet du concept signifié; on dira ainsi: «Homme [°74] a deux syllabes» et «L'homme est vivant».

2) La suppléance formelle, la plus généralement usitée est aussi celle qui présente le plus de variétés. - a) Elle sera dite impropre ou propre, selon que le mot est employé par métaphore ou garde sa définition; par exemple: «Le tigre est carnivore»: suppléance propre; - «Cet homme est un tigre»: suppléance impropre. - b) Au point de vue de l'extension, la suppléance formelle peut être singulière, particulière ou universelle et celle-ci, universelle distributive ou collective selon le sens du jugement, alors que la signification fixée par la définition reste la même, par exemple: «Les apôtres furent disciples de Jésus-Christ»: suppléance universelle distributive; «Les apôtres étaient douze», suppléance universelle collective [°75].

3) Le même terme peut aussi désigner l'universel logique, ou la nature réelle représentée par cet universel; d'où les deux suppléances: logique et réelle; par exemple: «L'animal est un genre» suppléance logique; «L'animal est vivant», suppléance réelle.

Ces fluctuations du sens d'un même mot font comme toucher du doigt l'impuissance du langage à refléter par ses signes trop rigides les délicates nuances de la pensée. Nous n'en notons que les principales: c'est l'art de la discussion qui apprend à les discerner.

§44) Opposition des propositions. Si l'on considère, non plus les termes, mais les propositions toutes entières, on rencontre principalement deux propriétés logiques: l'opposition et la conversion.

L'opposition dont il s'agit ici est «l'affirmation et la négation d'un même prédicat à l'égard d'un même sujet»; ses trois formes s'expriment par les propositions contradictoires, contraires et subcontraires.

1. Les contradictoires sont deux propositions opposées dont l'une est universelle et l'autre particulière; par exemple: «Tout homme est vertueux» - «Quelque homme n'est pas vertueux».

2. Les contraires sont deux propositions opposées toutes deux universelles; par exemple: «Tout homme est vertueux»- «Aucun homme n'est vertueux».

3. Les sous-contraires sont deux propositions opposées toutes deux particulières; par exemple: «Quelque homme est vertueux» - «Quelque homme n'est pas vertueux».

Le «carré logique» ci-dessous rend sensible aux yeux cette opposition en notant que A désigne une affirmative universelle; E une négative universelle; I une affirmative particulière et O une négative particulière [°76].

Fig. 1

Pour compléter la classification, on a nommé les deux propositions correspondantes A et I, d'une part; et E et O d'autre part, des subalternes; mais celles-ci ne réalisent pas la définition de l'opposition et sont simplement en relation de supérieure à inférieure.

§45). Ces trois sortes de propositions opposées ont chacune leur loi au point de vue de leur vérité.

Deux contradictoires ne sont jamais, ni vraies ni fausses en même temps.

Deux contraires peuvent être fausses en même temps, mais ne sont jamais vraies en même temps.

Deux sous-contraires peuvent être vraies en même temps, mais ne sont jamais fausses en même temps.

D'après ces lois, l'opposition la plus radicale est la contradiction, puisque alors une proposition détruit si pleinement l'autre qu'elles n'ont plus rien de commun, ni vérité, ni fausseté. Cependant, la loi des contraires et des sous-contraires ne se réalise bien qu'en matière contingente. Là en effet, comme il s'agit d'une propriété que le sujet peut indifféremment accepter ou rejeter, l'affirmation et la négation universelles peuvent représenter des généralisations inexactes. Par exemple, les deux affirmations: «Tout homme est catholique» et «Aucun homme n'est catholique» sont également fausses: en réalité, la masse des hommes se divise en deux groupes dont l'un possède et l'autre ne possède pas cette qualité; d'où la vérité des deux sous-contraires: «Quelque homme est catholique»; «Quelque homme n'est pas catholique». Il reste donc seulement que les deux contraires ne peuvent être vraies en même temps, et les deux sous-contraires ne peuvent être fausses en même temps.

Mais en matière nécessaire, toutes les propositions opposées, les contraires et les sous-contraires suivent la loi des contradictoires: elles ne peuvent être ni vraies ni fausses en même temps. De même, en quelque matière que ce soit, deux propositions singulières opposées doivent être considérées comme contradictoires; par exemple, s'il est vrai que «Pierre est assis», il est faux que «Pierre n'est pas assis» et vice-versa.

§46). Les propositions modales jouissent aussi de la triple opposition de contrariété, contradiction et sous-contrariété; on considère alors le mode de nécessité comme une affirmation universelle (A); celui d'impossibilité comme une négative universelle (E) et le mode de possibilité ou de contingence est particulier, soit affirmatif (I), soit négatif (O).

En ramenant à ces quatre toutes les autres formes de modalités et en supposant que la proposition affectée d'un mode reste singulière, on a le carré logique ci-dessous.

Fig. 2

Si l'on tenait compte de la quantité de la proposition, on obtiendrait des combinaisons beaucoup plus nombreuses: le carré deviendrait un octogone assez compliqué dont voici un tableau d'après Maritain [°77]:

Fig. 3

Dans ces tableaux, on assimile pour simplifier, la contingence à la possibilité. On peut d'ailleurs appliquer la règle des oppositions indiquée plus haut: 1-3 et 2-4 étant contradictoires, de même que 5-7 et 6-8, les deux contraires restant comme plus haut, 1-2 et 3-4.

§47) Conversion des propositions. La conversion des propositions est l'inversion des deux termes, le sujet étant mis à la place du prédicat de façon à garder la vérité du jugement. On peut l'accomplir, soit en conservant la même quantité à la proposition: c'est la conversion simple; soit en la variant: c'est la conversion par accident.

La légitimité de cette opération dépend des règles établies plus haut sur l'extension du prédicat [§41]. Pour conserver en effet la vérité du jugement, le prédicat en devenant sujet ne doit jamais revêtir une extension plus grande que celle dont il jouissait. Or, dans une proposition négative, le prédicat est pris universellement; on peut donc convertir cette proposition en une autre négative également universelle; par exemple: «Aucun homme n'est ange» - «Aucun ange n'est homme». On peut d'ailleurs aussi, sans manquer à la vérité, prendre particulièrement un prédicat universel: «Aucun homme n'est ange» - «Quelque ange n'est pas homme». L'universelle négative peut donc aussi se convertir par accident.

Au contraire, en toute affirmative, le prédicat est pris particulièrement; il faut donc, pour convertir une proposition universelle affirmative, construire une proposition particulière; par exemple: «Tout homme est vivant» - «Quelque vivant est homme»: conversion par accident. Mais si l'affirmative est particulière, elle restera particulière et on aura une conversion simple; par exemple: «Quelque homme est vivant» - «Quelque vivant est homme».

Reste la négative particulière qui ne peut rentrer dans ces cadres, parce que le sujet particulier en devenant prédicat devrait être pris universellement; on a donc imaginé un moyen détourné, appelé la «conversion par contraposition». Après avoir renversé les extrêmes, on les affecte l'un et l'autre d'une particule négative; par exemple: «Quelques hommes ne sont pas menteurs» - «Quelques non-menteurs ne sont pas non-hommes», c'est-à-dire, quelques non-menteurs sont hommes. On pourrait également appliquer cette méthode à l'universelle affirmative; mais l'obscurité qui en résulte la rend peu utilisable [°78].

Par exception, l'universelle affirmative dont l'attribut est une définition se convertit simplement, selon la règle de la définition [§34].

Signalons enfin: a) La proposition réciproque, qui est l'universelle affirmative obtenue par conversion simple; par exemple: «Tout carré est un losange ayant un angle droit» - «Tout losange ayant un angle droit est un carré». b) L'inverse qui est une proposition ayant les mêmes termes et la même quantité que la première, mais où le sujet et l'attribut sont affectés de la négation; par exemple: «Tout homme est animal» - «Tout non-homme n'est pas animal»: elle exprime sous forme négative la même chose que la réciproque.

Dans ces deux cas, la vérité de la seconde proposition est indépendante de celle de la première et exige sa propre démonstration.

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